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"Loisel, à l'ombre de Peter Pan" - carnet de bord
par Christelle Pissavy-Yvernault

C37 - Mercredi 28 juin 2006

Cadeau : un extrait de l'entretien Gibrat/Loisel que je viens de terminer.

 

"Gibrat : C’est comme le type qui va s’acheter un super appareil photo : ce n’est pas parce que son appareil photo aura plus de pixels qu’un autre qu’il va faire de bonnes photos ! Dans le travail de certains dessinateurs virtuoses, c’est le même principe : ils sont très habiles, mais il leur manque l’émotion, ce que tu appelles le charme. Quand on regarde ce genre de dessins, ça ne nous dit rien sur le dessinateur. Alors que dans Peter Pan, il y a un dessin de la fée Clochette, accroupie, dans laquelle on retrouve toute ta sensibilité. Pour en avoir déjà parlé avec toi, je connais tes goûts en matière de femme et tu as réussi à mettre dans ce dessin tout ce qui te plait chez elles. Et ça, c’est primordial. Ton dessin est également perpétuellement dynamique, un dynamisme que je n’ai pas du tout, c’est certain. On a eu toi et moi des parcours très différents pour arriver dans le métier et ça se sent dans notre dessin. Toi tu as poussé les portes une à une.

Loisel : Oui, j’y suis allé par étapes.

Gibrat : Mais avec une modestie incroyable ! Moi, quand j’avais seize ou dix-sept ans, j’étais persuadé d’être un bon dessinateur et tout ce qui m’arrivait de bon était normal.

Loisel : C’est vrai que certaines personnes ont plus de facilités au départ et quelle que soit notre expression artistique, je remarque que c’est ce qu’il y a de plus dangereux. Il faut se méfier de son habileté comme de son pire ennemi. Quand on est jeune et habile, tout le monde vous encense pour ça mais ils vous poussent dans la mauvaise direction.

Gibrat : C’est ce que je disais : ce n’est pas l’habileté qui fait la photo. Et quand bien même tu en es à l’habileté suprême, ça ne suffit pas. A quoi cela sert de donner un appareil photo merveilleux à un type qui ne va pas savoir cadrer ses sujets ?! Pourtant il aura le meilleur appareil qui soit ! Evidemment les choses ne sont pas aussi binaires dans le dessin car l’habileté découle aussi d’une certaine sensibilité de l’habileté des autres.

Loisel : Moi je pense que le manque de savoir-faire et d’habileté est une force. Si tant est que je sois une référence, je sais que je me suis construis sur mes faiblesses. En essayant de les palier, j’ai emprunté des chemins de traverse que les autres n’empruntaient pas. En découvrant certaines choses par moi-même, j’ai pu faire preuve d’originalité et transformer ainsi mes faiblesses en force. Je suis convaincu que si nous n’utilisions que nos qualités, nous dessinerions tous de la même manière.

Gibrat : Le tout est de savoir reconnaître du charme à toutes ces choses que l’on dessine tordues alors qu’on les voudrait droites. L’erreur est de croire que ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas exactement telles qu’on les voudrait qu’elles ne dégagent rien. A un moment, on regarde notre travail avec un peu plus de distance et on se dit que finalement, ce n’est pas si mal… Je ne suis même pas certain qu’on se le dit d’ailleurs ; on le sent et on continue dans cette direction. Un ami m’a dit un jour une phrase très vraie à propos des musiciens doués. Selon lui, ils apprennent très rapidement mais de manière superficielle. Quelqu’un de moins doué va être obligé de réécouter les morceaux plusieurs fois pour pouvoir les jouer et comme il aura passé du temps dessus, il les aura compris dans les grandes largeurs.

L’habileté est aussi synonyme de performance : il y a dans cette notion un aspect pas très noble qui relève du « moi je sais le faire et pas toi ! ». Je préfère bien plus le travail de personnes moins adroites car il n’y reste que ce qu’ils sont. Comme ils ne sont pas des virtuoses, ils ne peuvent pas faire les malins et ils ne peuvent faire passer des émotions qu’à travers ce qu’ils sont. Tu as raison quand tu dis qu’il faut se méfier de son habileté. Au final, cela dessert plus que cela ne sert. J’ai souvent remarqué que les dessinateurs habiles se reconnaissent et forment une sorte de chapelle. Il m’est arrivé d’en parler avec des confrères comme je le fais avec toi, et je voyais bien qu’ils ne comprenaient pas de quoi je voulais parler. Leur point de vue est de dire que l’habileté ne peut pas faire de mal. Mais si, justement !

Loisel : Oui, quand tu as une certaine facilité à faire les choses, tu perds toute la richesse d’une remise en question, d’un travail de recherche pour exprimer au plus juste ce que tu as en toi. Bien sûr, il existe tout un tas de code en bande dessinée pour exprimer de sentiments tels que la colère. Mais en les utilisant, tu restes dans le stéréotype. C’est parce que tu n’auras pas les moyens de représenter la haine de manière habile qu’il va te falloir aller chercher l’émotion au fond de tes tripes, tourner ton trait jusqu’à le déformer pour finalement amener ton dessin vers ce petit plus qui sera la haine. Ca c’est une autre paire de manche. Je ne sais pas pour toi mais je sais que lorsque je dessine la colère, je serre les dents. Je suis justement dans ce schéma d’aller chercher au plus profond de moi ce que je veux dessiner. Même si mon dessin n’est pas beau, je suis fier de moi quand je réussis à y mettre l’émotion que je voulais.

Gibrat : Mais ça n’est pas très important, que le dessin soit beau ou pas. Contrairement à toi, j’ai démarré très tôt à publier, en faisant des caricatures pour Télé 7 jours à la place de Mulatier, puis des couvertures pour l’Expansion alors que je n’avais pas 20 ans. J’ai démarré sur les chapeaux de roues et comme je te le disais tout à l’heure, j’étais bien loin de ta modestie à l’époque. Je ne me prenais pas pour un génie mais je ne doutais de rien. Je n’avais aucun complexe à dire «  donnez-moi 2 ou 3 ans et je serai aussi bon que Giraud. » Je me suis juste trompé sur le temps qu’il me faudrait pour y parvenir !!! Je n’avais pas conscience que pour avoir son talent, ce n’était pas une question de temps. Mais pour le coup, aujourd’hui, avec le recul, je ne suis plus envieux de son travail car j’ai compris une chose : tout formidable dessinateur qu’il est, il n’aurait jamais pu dessiner le Sursis et le Vol du corbeau comme je l’ai fait moi-même, en y mettant autant d’émotion.

Loisel : Oui, c’est évident.

Gibrat : La seule chose qui compte, c’est d’avancer dans notre propre système sans chercher à imiter les autres. Je n’envie pas certains auteurs qui, on le sent nettement, n’arrivent plus à aller de l’avant. Ils ont mis au point un style dont ils sont prisonniers. Ils sont au bout d’une branche. Et ça, c’est quelque chose que je ne veux pas avoir à vivre. Il n’y a pas très longtemps, Emmanuel Guibert m’a montré ses carnets de croquis ; ça m’a donné tellement envie de m’aventurer moi aussi sur ce terrain-là… Depuis, j’ai acheté plein de carnets dans lesquels je me régale.

Loisel : Oui, tu ne cherches plus à faire de la performance mais tu tâtonnes, tu cherches… Parmi les dessins que tu m’as montrés tout à l’heure, il y en a de très beaux … mais il y en a d’autres qui m’ont complètement bluffé. Je me souviens surtout de ton portrait de Howard Hawkes où, au-delà de la ressemblance, on devine un homme vigoureux, avec une gueule.

Gibrat : Oui, je vois de quel dessin tu parles ; cela ne m’étonne pas qu’il te plaise.

Loisel : Il a une efficacité graphique redoutable, de celle qu’on ne cherche pas mais qui vous tombe dessus !

Gibrat : Jusqu’à présent, j’ai toujours dessiné de manière positive, quel que soit mon sujet. Aujourd’hui, j’ai envie d’apporter un peu plus d’ombre à mon trait, être plus sombre, plus grave. Je veux me laisser aller à raconter des choses encore plus noires.

Loisel : C’est formidable Jean-pierre : nous avons toi et moi quasiment le même âge, nous sommes à un moment de notre vie où d’ordinaire on se repose… mais toi comme moi, nous n’avons envie que d’une seule chose : découvrir de nouvelles terres !

Gibrat : Oui, c’est magique mais en même temps, on n’est pas responsable d’être dans cette configuration ou pas. Dans ma vie, j’ai vécu des moments assez difficiles où j’avais l’impression d’avoir tout dit, tout essayé ; des moments où je me disais qu’il valait peut-être mieux tout arrêter…
J’ai remarqué que lorsqu’un dessinateur est arrivé à une certaine notoriété, que son talent est reconnu de tous, plus personne n’ose lui faire la moindre remarque quand son travail est moins bon. Je ne sais pas si tu es d’accord avec moi mais il y a des dessinateurs dont le travail a beaucoup souffert de ce manque de franchise. Le problème, c’est que lorsque tu es dans ce cas de figure où ton travail est moins bon, tu ne le sais pas puisqu’on ne te le dit pas. Donc tu penses que tout va bien ! Personnellement, cela me gênerait vraiment qu’on me dise que tout va bien simplement parce qu’on ne sait pas comment me dire que c’est moins bien !"

Je trouve que Gibrat y est brillant d'analyse et de lucidité, sans concession sur son travail et son métier en général. Je lui en ai lu un extrait tout à l'heure au téléphone et, tout comme Loisel, il était étonné d'avoir pu dire des chose aussi précises et aussi finement analysées. Je commence à croire que je manie l'art de les rendre intelligent !!!! Mais je n'y suis pour rien : je ne fait que synthétiser et remettre en forme leur pensée. C'est eux qui font tout le boulot en se livrant et en poussant leur réflexion aussi loin. Moi je ne fais que recueillir...On a le projet de faire un bouquin ensemble, après celui-ci, sur le Sursis et le Vol du corbeau. J'aimerais beaucoup que cela se fasse car ensemble, nous avons aussi une liberté de parole qui, je crois, fait tout le jus de ce type d'ouvrage. Il n'y a rien de pire que ne pas oser aller dans certaines directions par crainte de je ne sais quoi. Avec lui, je n'ai pas ce souci. Tout comme avec Loisel, parce qu'il sait mon affection et mon estime, je peux me permettre beaucoup de choses, en toute insolence souvent. C'est plus drôle et en plus il aime ça !

Bon, pour ce qui est de ce chapitre, je le leur ai envoyé pour validation. J'ai également rédigé l'intro . Pour moi, il est considéré comme bouclé. Il est 21 heures et je viens de glisser la cassette Dubois/Loisel dans mon vieil appareil qui date des années 70. Dernier chapitre, dernière ligne droite, j'y vais de bon coeur. Retour sur une rencontre étonnante avec Pierre Dubois. Je ne m'en remets toujours pas. Pour sûr, en voilà un autre type qui n'a rien d'ordinaire. Fascinant, troublant, charmant, inquiétant... J'adorerais pouvoir faire un livre avec lui, du même genre que celui-ci, exactement pour les raisons que je viens de vous citer. Je sens que là encore, j'en aurais des choses à apprendre de lui sur la vie et l'humanité...

Je me fais l'effet d'un vampire qui puise dans le secret de certains hommes le mystère de la vie pour mieux comprendre le monde moi-même. C'est vrai, il y a de cela dans ma démarche. Loisel m'a beaucoup appris, beaucoup apporté. Parfois de plein gré, parfois malgré lui... Même avec ce livre, je sens bien que je n'ai pas encore fait le tour de ce sacré bonhomme qui, pour le coup, n'a vraiment rien d'ordinaire lui non plus. Ce qu'il me reste à en découvrir, je ne pourrai hélas plus le partager avec vous puisque cette aventure se termine bientôt. C'est comme ça. Peut-être un autre livre, dans 15 ans. Vous aurez vieilli, moi aussi et du haut de ses 70 ans, je suis certaine qu'il saura encore nous émouvoir et nous embarquer dans son monde, comme il le dit.

Retour pour l'heure à Pierre Dubois. Je vais me régaler. Demain je vais voir le maquettiste, lui apporter plein d'autres documents et voir son travail. je suis impatiente de voir ça. Je vous raconterai.

Ch.

 

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  • Date: mercredi, 28 juin 2006
Dernière modification le samedi, 24 octobre 2015 18:37
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